samedi 11 juillet 2009

Sous l'arbre de cristal vert


La vieille dame ferme les yeux pour avoir la paix. On croit qu'elle s'est assoupie et même elle parfois ne sait plus très bien s'il elle dort ou pas. Le temps est devenu élastique au fil des années, soluble, si volatile et si pesant à la fois. Difficile à définir en fait. Son temps est fait de micro-coupures qui alternent entre sommeils éphémères et rêveries embrouillées.

Enfin pour le moment, elle ferme les yeux et écoute.


On l'a installée sous un arbre, dans un fauteuil en osier garni d'un coussin en mousse censé apporté un peu de confort. Sa fille a tenu à lui mettre un chapeau sur la tête alors qu'elle est à l'ombre et elle ne préfère pas imaginer l'allure idiote de champignon qu'elle doit avoir . Lui reviennent ses propres mots, répétés, rabâchés, serinés à sa fille les jours de chaleur "mets ton chapeau, tu vas attraper une insolation"…On veut protéger et on appelle ça aimer, ou on protège parce qu'on aime. Sa fille la protège désormais, du soleil, du vent, du froid, de la fatigue, de tout, sauf de son ennui, de ses angoisses, de sa solitude, de son incroyable sentiment de vide. Mais a t-elle fait mieux?


Sous ses paupières, la vieille dame voit des zébrures rouges. Elle voudrait ouvrir les yeux mais elle préfère ne pas revenir au monde des vivants encore. Rester lèvres closes et respiration lente, les mains à plat sur sa robe. Elle aimerait dompter ses souvenirs et replonger volontairement dans des instants particuliers de sa vie, les revivre en pensées ou y réfléchir. Mais sa mémoire ressemble à une armoire mal rangée désormais. Quand elle en ouvre les portes, c'est un désordre indescriptible sur toutes les étagères et des bribes de vie lui sautent au visage, sans logique, souvent tronquées, toujours floues.


Elle se souvient par exemple d'une robe qu'elle avait beaucoup portée, d'un beau bleu lavande, assez courte, avec des boutons nacrés sur le devant ; elle se souvient avoir eu peur de la chiffonner la fois où son mari s'était couché sur elle, les mains fiévreuses, juste avant de partir à une cérémonie ou une sortie quelconque; elle se souvient avoir tourbillonné devant la glace après l'avoir enfilée; elle se souvient l'avoir éclaboussée en lavant les mains de sa fille; elle se souvient…si peu…si mal…


Elle entend la voix de sa fille, vieille dame en devenir, qui teint ses cheveux, met de la crème sur les tâches brunes de ses mains et fait du sport pour ne se laisser trahir par son corps. Sa fille ne veut pas devenir comme elle, elle le sait bien, elle la comprend. Non pas qu'elle soit si ravagée par les ans, non, elle a encore une certaine tenue, une allure assez digne, une conversation presque toujours adaptée. Mais elle a lâché prise, elle flotte dans ses journées et dans ses nuits, traverse l'existence en grappillant ça-et-là des informations à la télévision, des échanges avec sa famille ou ses voisins, des nouvelles de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants inconnus, des poussières qui glissent comme du sable dans sa mémoire-passoire.

Mais elle ne trouve pas ça très grave, ça lui suffit.


La vieille dame ferme les yeux pour avoir la paix.

Elle a 94 ans.

Des rires d' enfant fusent dans l'air et lui semblent pleuvoir sur elle, comme si les feuilles de l'arbre qui l'abrite teintaient en douceur. L'image d'un arbre cristallin apparaît derrière ses paupières closes.

Elle est bien.



10 commentaires:

Rackham Le Rouge a dit…

Conteuse du temps qui passe, des robes colorées, des chapeaux de paille ou cristallin, des rires qui s'éparpillent comme des papillons...Tu es plus que ça, Yaëlle. Tu es comme l'oeil d'une horloge qui s'est arrêtée et tu retranscris chaque chose, chaque minute d'un tic-tac juste et envoûtant...

Tu racontes les choses comme les voit cette vieille dame, qui si elle te lisait, se dirait :
Tiens, ça c'est bien vrai...

Un vrai régal, comme au Cinéma.
Merci Yaëlle ! Besos...

Jack

Bérénice a dit…

Et là je recommence Yaëlle ;-) :
"quand je serai bien vieille au soir à la chandelle, assise auprès du feu, dévidant et filant...", je me souviendrais donc de tous ces jours passés où j'ai pu moi aussi aimer et être aimée, où l'on m'a trouvé belle et souvent désirable. Mais le temps a passé, je ne suis qu'une vieille dont on attend la mort pour que cesse l'attente...

Très beau texte ma petite Yaëlle adorée, comme d'habitude, d'ailleurs...

Mots d'Elle a dit…

@Rackham: entre toi qui me vois comme une conteuse et Bérénice qui cite Ronsard, je prends un sacré coup de vieux! sourire...
Je ne sais pas si une vieille dame se reconnaitrait dans mes mots; ce sont des mots qui cherchent et qui appréhendent je crois.
Merci Jack de ton commentaire enthousiaste!!

@Bérénice: ok, je ne dis plus rien sur Ronsard...
Merci de ton passage affectueux!

Dunes douces a dit…

J'aime cet espace léger et dense, l'immobile liberté de l'esprit de cette dame, je voudrai tant que les vieilles encore femmes, souffrantes de l'esprit, du coeur et du corps, se reposent,sereines, sous l'arbre de cristal vert...

Tendre merci pour elles...

Sand a dit…

Les vieilles dames courent après leurs souvenirs et toi tu captes le présent avec justesse et douceur. Beaucoup aimé ce texte.

tifenn a dit…

C'est beau et triste, c'est tellement vrai que ce serait vraiement beau que ce soit vrai, mais moins triste.

arpenteur a dit…

Encore un éclat de présent que tu nous jettent avec douceur en pleine figure, en plein coeur.

Mots d'Elle a dit…

@Dunes douces: bonjour et bienvenue.Je côtoie beaucoup de personnes âgées qui inspirent mes écrits parfois. J'aimerais moi aussi pouvoir croire à cette sérénité...mais...à moins de trouver un arbre aux feuilles de cristal...

@Sand: merci beaucoup, j'essaie d'apprivoiser la vieillesse tu vois.

@Tifenn: merci...la tristesse issue du beau est belle aussi?...non, ça reste de la tristesse je crois.

@Arpenteur: merci de ton passage apprécié...je le partage pour ne pas le supporter seule je pense...

Blue Jam a dit…

Il y a une séreinité fragile dans cette vielle dame, à la fois inquiétante et attirante. C'est peut être ça, la vieillesse...

Mots d'Elle a dit…

@Blue jam: j'aimerais y croire aussi, à la sérénité de la vieillesse..mais...