Ali a les mains sales. D'une saleté que lui seul voit, qui résiste au lavage, au brossage, au récurage; une saleté invisible mais plus tenace qu'une pellicule d'huile de vidange. Ses mains dégoûtent Ali. Il les regarde avec méfiance, appendices de chair articulés qui trompent tout le monde mais pas lui. La bave coule sur le menton, mêlée de restes de nourriture ou de médicaments mal dissous. La salive sèche à la commissure des lèvres, il faut frotter un peu pour la nettoyer. Le dentier trempe dans la solution désinfectante; il faut le replacer dans les bouches entrouvertes et humides, entre les vestiges de chicots noirs et les gencives irritées.
Nettoyer les corps, les peaux inconnues, les bourrelets, les rides, la sueur aigre, les lésions de grattage; couper les ongles, râper la corne des pieds.
Parfois la merde dégouline et dessine des veines sombres sur les cuisses. L'urine imbibe la couche lourde qu'on jette au fond du sac. La peau malmenée par l'alitement se fendille, rougit, se creuse, nécrose, suppure; autant de sécrétions à éliminer, jours après jours.
Les ulcères coulent et transpercent les pansements.
Coiffer les cheveux gras, laver les crânes couverts de croûtes jaunâtres, nettoyer le peigne plein de pellicules.
Voilà le quotidien des mains d'Ali, qui même gantées, même lavées et relavées, gardent une couche mémorielle de toutes les souillures de la journée. Et Ali ne voit plus que ça.
A qui peut-il avouer son dégoût? Lui, l'aide- soignant des petits vieux et petites vieilles qui attendent tout de lui. Oui Tout! Les vieux se foutent du médecin et de ses médicaments qui, ils le savent désormais, ne sont que des retardateurs de souffrance et de mort. Mais comment se passer d'Ali qui vient les délivrer d'une nuit puante, la couche alourdie collée aux fesses. Ali qui fait couler l'eau tiède, qui masse, qui change, qui coiffe, qui installe confortablement, qui appose une crème au parfum léger sur les joues. Ali qui essuie la bouillie qui dégouline des bouches maladroites. Ali qui sait encore coiffer les dames comme des duchesses, tresses ou boucles ordonnées. Ali qui sait tout des corps en perdition et qui revient chaque jour refaire ce que la vieillesse a défait dans la nuit...
Ali a son métier rivé aux tripes. Il se sent utile. Ils aiment ses vieux décrépis comme des murs antiques qui n'en finissent pas de vouloir tenir debout. Il sait la valeur indéfinissable d'un sourire, d'un soupir, d'un merci.
Seules ses foutues mains le narguent pour lui rappeler le prix à payer, trahissent ses pensées, maculent des souillures accumulées la moindre de ses réflexions. Ses mains sont deux êtres maléfiques qui lui murmurent des évidences : " arrête de te raconter des histoires Ali, cesse de tout conceptualiser, que tu le veuilles ou non, nous, on est dans la merde du matin au soir, voilà notre sort, voilà notre peine, où vois-tu de la fierté et du contentement?".
Ali a de sales mains.

21 commentaires:
Ce texte est remplis de douces nuances sur ceux qu'on aime et ceux qui en prennent soin. Oui les mains dedans et cd ne sont pas les notres.,
On dirait un texte sorti de ton Chateau de Sable, Yaëlle...
Tu décris pièce par pièce et avec déléctation et précision ce qui salit les mains d'Ali. Mais pas de dégoût, il fait bonne oeuvre le malheureux. Comme un garagiste a les mains noires, un boucher les a pleine de sang, et lui il est dans la crasse de la maladie et la vieillesse...
Oui, utilité, fierté et contentement, c'est bien ça...^^
Besos toi l'écrivain, tu vas nous finir un jour comme Stephen King !
Jack
@Noèse: merci à toi, de voir les nuances, les questions qui m'habitent, face à ces professionnels que je côtoie et admire, sans les envier pour autant. Mon dilemne est là je crois.
@Rackham: j'essaie d'être plus réaliste dans mon château de sable, mais ce texte s'en inspire c'est vrai.
Aucun aide-soignant ne m'a jamais dit ce que j'écris, c'est ma propre perception de leur travail et surtout de la vieillesse, enfin celle que je vois à l'hôpital.
Quant à me prendre pour un écrivain...ohlala...ta longue vue a besoin d'un sérieux réglage Jack!! sourire...
Ali a les mains dans la crasse de la fin de vie. Ali voit ses mains, c'est du concret...On attend de lui qu'elles apaisent et il en mesure les effets au quotidien. J'ai les mains dans la fange morale et ne voit point les effets de mes actes...
c'est terrible... ce pauvre Ali ainsi puni de faire son travail si consciencieusement... pfff...
et les mains sont si importantes pour l'homme ... Elles feront de lui un artiste, ou un mendiant, c'est selon. Si elles sont trop propres, elles seront suspectes, trop sales, elles seront repoussantes. Trop blanches, on les verrait malsaines. Trop fines, on les croirait fragiles.
Pourtant, elles sont tout cela en même temps, elles sont même beaucoup plus, elles peuvent frapper, ou faire vibrer un instrument.
Elles peuvent aussi aider, soigner, laver, guérir ou rendre espoir, elles sont tout cela à la fois les mains d'Ali ...
Elles sont tout sauf sales, les mains d'Ali.
Ali a de belles mains, des petites ou grandes, je ne sais, peu importe, elles sont.
Merci Ali.
Et merci Yaëlle de nous rappeler les mains d'Ali.
En fait, en réfléchissant bien, aide-soignant ou pas, il doit bien porter des gants notre Ali.
Non ?
C'est un texte , brut , tendre , sans détours , droit au but , la cruauté de la déchéance des corps ,rt la patience , le courage de ceux qui les font tenir
Merci Yaëlle , c'est un beau texte
vraiment ...
@Myel: j'imagine les bienfaits dispensés par Ali, propreté, bien-être et dignité, jour après jour à refaire. Sommes-nous si différents quand on soigne les âmes ou les malades de la misère? Je ne le crois pas, il s'agit de faire, refaire même si le chemin parcouru est mince, avancer pourtant, se redresser.
@Charlemagnet: Ali n'est pas puni, il se pose des questions, comme beaucoup d'entre- nous, pour trouver un sens à son travail.(enfin ce sont mes propres questions)
@Archie: moi je les trouve belles aussi ces mains qui savent prodiguer du bien-être et des soins, je les admire sincèrement. Mais je trouve aussi le prix à payer si lourd pour ces hommes et ces femmes si mal connus et reconnus...
@Tifenn: le travail des aides-soignants me semble être le plus difficile de l'hôpital oui.
@Rackham: oui il porte des gants, c'est écrit d'ailleurs dans mon texte; ça ne change rien à la perception d'avoir les mains dans la merde je crois.
@Jeanne: merci de ce commentaire, c'est une ôde aux soignants en fait!
Ali Bido et toi?
On souille son corps pour laver son âme bien souvent et c'est donc le métier d'Ali !
C'est déjà énorme de se sentir utile. Enorme.
il me semble très difficile de faire une intervention légère sur ce billet, alors je serai solennel : comment vas tu Yaëlle ?
@anonyme: Ali Diot(e) et toi?
@Dorham: Se sentir utile dans son métier est une chance inouie en effet, ça donne du sens à l'absurdité de nos vies rythmées jusqu'à l'abrutissement mécanique par le travail parfois...mais en l'occurence, je trouve qu'il faut une force personnelle incroyable pour être aide-soignant. Et ce n'est pas à la portée de tout le monde!
@ctoileblog: on peut être léger en toutes circonstances, le tout est de ne pas être décalé...mais bref!
Pour répondre solennellement à ta question, et puisque tu sembles en douter: je vais très bien, je te remercie.
ah oui t'es en forme effectivement :)
Faudrait demander à Ali comment il ressent, perçoit ses mimines à lui. Peut-être qu'il les voit comme les outils nécessaires à un travail qu'il aime. Il y avait une aide soignante au dernier stage que j'ai fait: elle venait apprendre à mieux toucher les gens!! Les mains au service d'un coeur "gros comme ça!" J'aime bien que tu nous fasses réfléchir sur ce métier, merci.
@Hélianthine: je suis remplie de questions et d'admiration pour ces professionnels. Toucher l'intime au quotidien, dans ce qu'il peut avoir de plus dégradé et dégradant, est une mission qui me semble très difficile. Le faire avec tact et sens est un miracle renouvelé.
Je l'aime Ali, et je t'aime, toi, pour savoir si bien en parler.
J'en ai cotoyé des "Ali" qui s'appelaient Christine ou Catherine, ou Christelle, je les ai vues, toujours souriantes, accomplir toutes ces tâches indispensables et toujours à recommencer.
Je trouve que notre société les traite bien mal, les paye d'une manière indigne.
@ Fleur d'hiver: j'en connais plein moi aussi, que j'admire et applaudis...(et puis j'en connais des nul(le)s aussi...j'en parlerai peut-être un jour). Merci de ta visite appréciée.
A J-5 du résultat de mon D.E. et je pourrai faire le deuil de ce métier si enrichissant... 20 ans aide-soignante !! Une aide-soignante pansante et pensante.... Et très patiente...
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