
On plonge dans la nuit et la lumière des phares fend la soie sombre qui nous entoure. Le noir se reforme aussitôt dans mon rétroviseur. La voiture me fait l'effet d'un sous-marin étanche perdu dans un flot de tissu moiré.
Je fredonne sans m'en rendre compte "je l'aime à mourir", à croire que Cabrel s'est installé à l'arrière et me souffle les paroles.
Elle se moque de moi en ouvrant la tablette de chocolat, et l'aluminium crisse sous ses doigts. Elle me fait taire avec un carré assez gros qu'elle enfourne dans ma bouche, coupant le sifflet au romantique et apathique Francis autrefois moustachu. Gloups.
Elle ouvre le sachet du sapin à la vanille qui aussitôt se met à vouloir nous faire croire que les Antilles sont dans la bagnole. Je plisse le nez et guette une réaction de sa part, mais elle l'agite au bout de son index à la recherche d'un endroit où l'accrocher; elle finit par le fixer à l'allume-cigare, qui ne nous sert ni à elle ni à moi. Le truc se met à se balancer doucement en nous plongeant dans une ambiance de dessert du dimanche. Mon chocolat m'écoeure un peu du coup. C'est moi qui vais avoir la nausée, c'est le monde à l'envers. J'entrouvre ma fenêtre et l'air du dehors brasse la vanille.
Mes pensées tournicotent sans que je cherche à les ordonner. Je suis trop fatigué pour faire du classement. Elle chantonne en suçant son carré de chocolat, un truc un peu mielleux, Everything but The girl je crois. Elle fait ça avec application, comme si on était dans un studio d'enregistrement. J'aime bien son sérieux parfois.
Mes pensées s'agitent comme des poissons rouges devant le chat. La voiture ronronne. Je me demande si je suis à la hauteur, si j'ai les épaules pour assumer, si on a suffisamment d'argent, si l'appartement est assez grand, si j'ai les bons mots, si je peux continuer à la baiser...je déconne à plein tube mais c'est pas ma faute, ce sont mes pensées qui batifolent.