Il y a la route à regarder, les lignes blanches pré-découpées qui la délimitent, la glissière de sécurité qui serpente métalliquement et ses cuisses qui me sautent aux yeux quand la lumière des phares vient périscoper dans l'habitacle de la voiture.3 heures assis comme dans une auto de manège, pratiquement rien à faire à part garder le cap et veiller à ralentir aux péages: autoroute, nuit. Et elle qui s'est affaissée peu à peu sur le siège à côté. J'ai su qu'elle dormait quand elle a cessé de fredonner et que sa tête a dodeliné au moindre écart de la bagnole.
Il est 2 heures du matin et mes joues me font l'effet d'un morceau de papier de verre quand je passe la main dessus. J'ouvre un peu ma fenêtre et un filet de vent inconnu s'insinue dans la voiture, un petit coup d'air d'une région étrangère.
La station-service dégage un halo de clarté rassurante et je souris comme un con, un peu comme si je retrouvais la civilisation, juste parce qu'il y a des spots partout, des couleurs sur les pompes à essence et une boutique pleine de bouffe et de gadgets. Je suis nase.
Elle s'est dépliée comme un mètre de menuisier, elle a tiré un peu sur sa jupe, elle a frissonné et enfilé un pull, elle a lissé ses cheveux vite fait du bout de ses doigts et elle a pris la direction de la baraque lumineuse orange et rouge.
Là-dedans, ça sent le faux café et une odeur chimique difficile à définir, l'essence ou le plastique, enfin un truc assez écoeurant. Du côté de la caisse, il doit y avoir une radio et Cindy Lauper explique à qui veut l'entendre que les filles veulent juste s'amuser; je suis assez tenté de la croire.
Elle se perche sur un tabouret et commence à siroter son café en tenant son gobelet au creux de ses mains jointes, un peu comme s'il s'agissait d'un truc précieux et fragile. Je me pose face à elle et je laisse mes yeux divaguer sur la petite table qui nous sépare: ronds de café et miettes. C'est pas nickel comme endroit, mais elle, elle s'en fout royalement. Elle me regarde en souriant derrière la vapeur de son café brûlant, et ses yeux ne sont rien que pour moi. Je suis encore surpris d'avoir capturé une fille comme elle. Ses jambes nues me font l'effet d'être en pain d'épice, mais en plus soyeux, il me vient une sacrée envie de la toucher.
Un type un peu plus loin se dévisse la tête mine de rien pour la regarder. Je le comprends vu la taille minimaliste de sa jupe; à moins qu'il ne soit fan de ses Converse rouge vif. Je ne sais pas trop.
En me dirigeant vers la caisse j'attrape une tablette de chocolat au lait et un sapin désodorisant pour voiture à la vanille; je me dis un peu trop tard que l'odeur risque de lui donner la gerbe et qu'on va manquer d'eau si on bouffe du chocolat, mais je reprends ma carte bleue sans rien dire. Cindy Lauper est rentrée se coucher et a laissé la place à Francis Cabrel qui aime à mourir. Je me demande une fraction de seconde si je l'aime à mourir et puis j'oublie.
Elle m'attend debout contre la vitre, absorbée par la contemplation des lumières de la station. Je ne vais pas lui dire que je la trouve belle parce que j'entends déjà sa réponse "t'es cinglé ou quoi? t'as vu ma tête, je ressemble à rien là", mais moi je la trouve vraiment bandante avec ses jambes couleur miel, ses baskets rouges, son pull trop long parce que c'est le mien et son sourire rien que pour moi. Je ne sais pas si elle réalise que j'ai de l'or au bout des doigts avec elle.
Dehors, on presse le pas vers la voiture. Tout est noir aux alentours, un peu comme si la station-service était sous un projecteur surpuissant au milieu de nulle part. Jamais vu une nuit aussi noire. Je distingue des arbres immobiles, silhouettes feuillues endormies. Jamais vu une nuit aussi silencieuse.
...A suivre