Un cône de lumière se découpe sur le mur, projecteur tamisé au plafond. Par-delà la baie vitrée, émane de la ville une lueur vaguement orangée, pâle copie des aurores boréales qui éclaboussent d'autres cieux. J'habite une contrée qui ne connaît pas la pénombre absolue, une cité aux artères bombardées de spots lumineux. J'ai dépassé le stade pénible du lever motivé par tes cris, l'envie de faire comme si je ne t'entendais pas, l'agacement de quitter la couette chaude et la torpeur de la nuit. J'ai un peu froid aux pieds et j'essaie de les oublier.
Calée dans un fauteuil, j'écoute ta succion gourmande qui s'accompagne de petits soupirs satisfaits. Tes yeux ne me quittent pas et ton regard scrutateur pourrait me faire croire que tu réfléchis à quelques problématiques existentielles ou que tu essaies de lire mes pensées. De temps à autres, un hoquet désordonné soulève ta poitrine et rappelle qu'il y a quelques minutes à peine ta colère était à son comble. Une larme est restée accrochée à tes cils, petit vestige de tes pleurs, paillette d'eau qui finit de me transformer en guimauve.
Je fonds carrément, et je me fous de devenir aussi collante qu'un sirop de grenadine.
L'instant est commun, d'une banalité renouvelée, que je ne perçois pas toujours avec cette intensité. Je suis parfois distraite, accaparée de pensées vagabondes, impliquée dans une conversation, absorbée par une rêverie quelconque. Présente bien sûr, attentive, mais prise dans la répétition du quotidien: préparer le biberon en te berçant pour calmer tes cris, t'écouter téter en veillant au débit du lait, rassasier ta faim et veiller à ton bien-être par des gestes adéquats. L'amour est toujours présent, l'attention aussi, l'intention également.
Je ne saurais dire pourquoi cette nuit pourtant aux autres semblables, est habitée d'une grandeur solennelle . Elle me semble immense et d'une densité de velours, un peu comme quand on prend conscience au bord de l'océan de tous les possibles de notre existence, jusqu'au vertige.
Tu es si petit dans mes bras, si sérieux avec tes yeux couleur de mer qui semblent vouloir m'absorber, si puissant dans ta fragilité, que j'ai le tournis devant cette pulsion magistrale de vie et de bonheur évident, jusqu'à manquer de souffle…
Et puis peu à peu, je vois tes paupières papilloter, ton corps s'alourdit et tu esquisses un sourire repus .
La ville dort en pleine lumière, ou n'arrive pas à dormir, je ne sais pas trop. La ville ressemble à un précipice décoré de guirlandes lumineuses, je suis au bord et curieusement, je sais que je ne peux plus tomber.





