jeudi 26 novembre 2009

Its, oh, so quiet.

Un cône de lumière se découpe sur le mur, projecteur tamisé au plafond. Par-delà la baie vitrée, émane de la ville une lueur vaguement orangée, pâle copie des aurores boréales qui éclaboussent d'autres cieux. J'habite une contrée qui ne connaît pas la pénombre absolue, une cité aux artères bombardées de spots lumineux.

J'ai dépassé le stade pénible du lever motivé par tes cris, l'envie de faire comme si je ne t'entendais pas, l'agacement de quitter la couette chaude et la torpeur de la nuit. J'ai un peu froid aux pieds et j'essaie de les oublier.


Calée dans un fauteuil, j'écoute ta succion gourmande qui s'accompagne de petits soupirs satisfaits. Tes yeux ne me quittent pas et ton regard scrutateur pourrait me faire croire que tu réfléchis à quelques problématiques existentielles ou que tu essaies de lire mes pensées. De temps à autres, un hoquet désordonné soulève ta poitrine et rappelle qu'il y a quelques minutes à peine ta colère était à son comble. Une larme est restée accrochée à tes cils, petit vestige de tes pleurs, paillette d'eau qui finit de me transformer en guimauve.

Je fonds carrément, et je me fous de devenir aussi collante qu'un sirop de grenadine.


L'instant est commun, d'une banalité renouvelée, que je ne perçois pas toujours avec cette intensité. Je suis parfois distraite, accaparée de pensées vagabondes, impliquée dans une conversation, absorbée par une rêverie quelconque. Présente bien sûr, attentive, mais prise dans la répétition du quotidien: préparer le biberon en te berçant pour calmer tes cris, t'écouter téter en veillant au débit du lait, rassasier ta faim et veiller à ton bien-être par des gestes adéquats. L'amour est toujours présent, l'attention aussi, l'intention également.


Je ne saurais dire pourquoi cette nuit pourtant aux autres semblables, est habitée d'une grandeur solennelle . Elle me semble immense et d'une densité de velours, un peu comme quand on prend conscience au bord de l'océan de tous les possibles de notre existence, jusqu'au vertige.

Tu es si petit dans mes bras, si sérieux avec tes yeux couleur de mer qui semblent vouloir m'absorber, si puissant dans ta fragilité, que j'ai le tournis devant cette pulsion magistrale de vie et de bonheur évident, jusqu'à manquer de souffle…


Et puis peu à peu, je vois tes paupières papilloter, ton corps s'alourdit et tu esquisses un sourire repus .

La ville dort en pleine lumière, ou n'arrive pas à dormir, je ne sais pas trop. La ville ressemble à un précipice décoré de guirlandes lumineuses, je suis au bord et curieusement, je sais que je ne peux plus tomber.

dimanche 22 novembre 2009

Petite chronique futile du fond de l'armoire

Mon jean se balade sur mes fesses avec la nonchalante suffisance que lui assure la certitude d'être un élément incontournable de ma garde-robe. C'est vous dire si depuis un bail il en fait le minimum!

Il se contente de retrouver sa souplesse après chaque lavage qui le resserre un peu, et de se patiner comme un vieux meuble blond qu'on effleure du bout des doigts. Il tire sa force du temps qui passe et l'adoucit, des tours en machine qui le délavent, des coups de fer qui le redressent, des frottements qui l'éliment. Il plaît vieilli, ridé, passé, troué même…il plaît c'est tout!

Il observe avec ironie, au fils des mois, les pulls qui feutrent ou rétrécissent, les chemises dont les cols s'éliment, les t-shirts qui baillent de travers, les blancs qui grisent, les boutons nacrés qui se perdent, les achats coup de cœur qui se démodent… Ce manège a fini de l'inquiéter depuis longtemps, lui qui se marie aussi bien avec un sweat qu'avec une veste de tailleur. Il a une classe naturelle qui le maintient au-dessus du lot du commun des fringues.

Et toi même tu ne t'y trompes pas quand, le jean sur les fesses et habitée d'une feinte indécision je te demande : " je mets quoi avec mon jean?", tu réponds: "rien, c'est parfait comme ça"...

Quels dragueurs vous faites toi et mon jean!



mercredi 4 novembre 2009

Les sales mains d'Ali

Ali a les mains sales. D'une saleté que lui seul voit, qui résiste au lavage, au brossage, au récurage; une saleté invisible mais plus tenace qu'une pellicule d'huile de vidange. Ses mains dégoûtent Ali. Il les regarde avec méfiance, appendices de chair articulés qui trompent tout le monde mais pas lui.

La bave coule sur le menton, mêlée de restes de nourriture ou de médicaments mal dissous. La salive sèche à la commissure des lèvres, il faut frotter un peu pour la nettoyer. Le dentier trempe dans la solution désinfectante; il faut le replacer dans les bouches entrouvertes et humides, entre les vestiges de chicots noirs et les gencives irritées.
Nettoyer les corps, les peaux inconnues, les bourrelets, les rides, la sueur aigre, les lésions de grattage; couper les ongles, râper la corne des pieds.
Parfois la merde dégouline et dessine des veines sombres sur les cuisses. L'urine imbibe la couche lourde qu'on jette au fond du sac. La peau malmenée par l'alitement se fendille, rougit, se creuse, nécrose, suppure; autant de sécrétions à éliminer, jours après jours.
Les ulcères coulent et transpercent les pansements.
Coiffer les cheveux gras, laver les crânes couverts de croûtes jaunâtres, nettoyer le peigne plein de pellicules.

Voilà le quotidien des mains d'Ali, qui même gantées, même lavées et relavées, gardent une couche mémorielle de toutes les souillures de la journée. Et Ali ne voit plus que ça.

A qui peut-il avouer son dégoût? Lui, l'aide- soignant des petits vieux et petites vieilles qui attendent tout de lui. Oui Tout! Les vieux se foutent du médecin et de ses médicaments qui, ils le savent désormais, ne sont que des retardateurs de souffrance et de mort. Mais comment se passer d'Ali qui vient les délivrer d'une nuit puante, la couche alourdie collée aux fesses. Ali qui fait couler l'eau tiède, qui masse, qui change, qui coiffe, qui installe confortablement, qui appose une crème au parfum léger sur les joues. Ali qui essuie la bouillie qui dégouline des bouches maladroites. Ali qui sait encore coiffer les dames comme des duchesses, tresses ou boucles ordonnées. Ali qui sait tout des corps en perdition et qui revient chaque jour refaire ce que la vieillesse a défait dans la nuit...

Ali a son métier rivé aux tripes. Il se sent utile. Ils aiment ses vieux décrépis comme des murs antiques qui n'en finissent pas de vouloir tenir debout. Il sait la valeur indéfinissable d'un sourire, d'un soupir, d'un merci.

Seules ses foutues mains le narguent pour lui rappeler le prix à payer, trahissent ses pensées, maculent des souillures accumulées la moindre de ses réflexions. Ses mains sont deux êtres maléfiques qui lui murmurent des évidences : " arrête de te raconter des histoires Ali, cesse de tout conceptualiser, que tu le veuilles ou non, nous, on est dans la merde du matin au soir, voilà notre sort, voilà notre peine, où vois-tu de la fierté et du contentement?".

Ali a de sales mains.

dimanche 1 novembre 2009

La conjugaison des étreintes


On se rate en permanence. On se frôle sans jamais se trouver, des sentiments plein le cœur et des mots d'amour étouffés plein la bouche. Alors on se sent barbouillé, une nausée mal définie, un trop-plein qu'on voudrait finir par vomir. On déteste vomir pourtant .On a l'impression qu'on va mourir, les boyaux de l'amour à l'envers dans la cuvette, flottouillant dans un magma de niaiserie sentimentale. Mais rien ne vient. Alors on se rate.

Ma mère a des élans maladroits, des effusions désordonnées qui me laissent interdite et de glace. Ses bras m'enlacent comme s'ils ne savaient pas comment faire, membres toujours un peu rigides qui surprennent mes épaules. L'abandon n'a pas lieu, je reste droite, dominant sa tête, enserrée dans ses ailes maigres. Je tapote son dos pour abréger l'étreinte, ou marque d'une pression de ma main sur sa peau ma maigre adhésion à l'embrassade forcée. J'ai honte. Je voudrais me faire câline. J'aimerais devenir un loukoum tendre. Mais la langueur n'a jamais fait partie de notre relation. Elle arrive à un moment où elle ne me manque plus. En retard. A contretemps.

Les jours de drame ont laissé nos corps distants, comme figés par le gel, incapables de la moindre impulsion l'un vers l'autre. Le malheur aurait pu libérer nos bras comme il libérait nos larmes, il aurait pu briser nos dômes de silence respectifs. Le malheur nous a laissé l'une et l'autre à l'abri dans nos sas de sécurité transparents, si lointaines, si seules.

Quant aux jours heureux, ils ont donné lieu à des baisers furtifs, à des effusions fragiles, sans que nos membres ne parviennent à exprimer la joie ou la fierté, englués par le manque de spontanéité, retenus par une trop grande maîtrise de soi.

On s'est raté, on se rate, on ne se trouvera plus je crois.
Ma solitude charnelle maternelle est à l'image d'une bulle étanche impénétrable.

Alors je conjugue des verbes : dévorer, embrasser, enlacer, soutenir, câliner, caresser, se frotter, soigner, laver, serrer... Je conjugue à l'infini et au présent. En espérant n'oublier aucun temps.

samedi 24 octobre 2009

A ton souffle suspendus

Un souffle imperceptible rythme nos vies, petit métronome régulier et discret aux effets plus puissants qu'un ouragan . C'est un souffle de rien du tout, le genre ténu et léger qu'en temps normal nous négligerions ou ignorerions. Un souffle à l'apparence fragile, transparence et vol aérien de plumes.

Nous le guettons, nous l'écoutons, nous nous berçons de sa régularité rassurante. Nous nous surprenons à ne plus le percevoir parfois, quand l'insouciance nous prend ou quand nos oreilles se font sourdes ou fatiguées; alors nous nous penchons sans bruit comme tenus par des fils invisibles, le coeur battant un peu trop vite, les yeux fermés et tous les sens perméables. Le souffle court nous épions le chuintement doux de l'air qui va et vient en toi, implacable mécanique de vie. Et nous respirons nous aussi, pianissimo, trop heureux de ce miracle incessant, de cette minuscule houle qui soulève ta poitrine.

Bien-sûr nous l'écouterons de moins en moins, bien-sûr sa banalité nous lassera, bien-sûr son automatisme nous blasera.
Mais pour le moment, ce nouveau souffle se mêle aux nôtres et imprime sa cadence à nos respirations entrecroisées.

La vie se résume à un souffle et nous respirons à l'unisson.

mercredi 9 septembre 2009

Télégramme

Parenthèse ouverte,stop…

Pause nécessaire,stop…

Blog en sommeil, stop…



A bientôt!

samedi 5 septembre 2009

Raz de larmes

Voilà, elle chiale. Je me retiens de ne pas exploser, lui dis qu’elle me fait chier et je quitte la pièce. C’est facile d’imaginer ses joues mouillées et sa bouche qui tremble. Je connais par cœur aussi la couleur de ses yeux quand elle pleure ; un bleu qui se délave et pâlit au point de miroiter comme des yeux de poupée triste. Je ne suis pas insensible, ni moins compatissant que la moyenne. C’est simplement que j’ai dépassé depuis longtemps mon seuil de tolérance pour ses larmes, et pour pas mal d’autres choses d’ailleurs .

Dans la cuisine, je fais couler de l’eau un moment sur mes doigts et me remplis un verre que je vide d’un trait sans avoir soif. La vaisselle de la veille attend je ne sais quoi dans l’évier et je commence à la laver : deux assiettes, deux verres, quelques couverts ; ça me file un cafard pas possible. Un truc a cramé au fond de la casserole et j’utilise la face verte de l’éponge sans rien y changer. Il aurait fallu la mettre à tremper hier soir, mais ça, elle n’y pense pas. Je me dis que j’aurais pu y songer aussi, alors je fais couler de l’eau bien chaude dedans pour me faciliter le travail plus tard. Je regarde les perroquets rouges et verts du papier- peint en m’essuyant les mains. Lors de notre première visite, ça nous avait fait marrer et on s’était promis de repeindre rapidement. Mais il ne s’était rien passé et aujourd’hui les bestioles bariolées se foutent bien de ma gueule.

Je l’entends qui renifle et se mouche à côté. Ses cascades lacrymales sont l’issue de la plupart de nos discussions. Dieu sait pourtant que j’enrobe de douceur compréhensive le moindre de mes mots, la plus anodine de mes phrases. Mais infailliblement, les mots pataugent et s’enlisent dans des sanglots salés. Je me demande parfois si elle n’a pas une sorte de petite mer en elle, qui s’écoule par ses yeux. Mais je ne lui dis pas, bien entendu.
Quand j’ai vu le calendrier près de son oreiller, j’ai compris qu’on était mal barré. Six mois qu’elle avait arrêté la pilule, six mois déçus. Elle a accepté de planquer le calendrier sous ses bouquins quand je lui ai fait la remarque, mais je l’entends ricaner comme un crétin chaque fois que je suis en elle. Elle note d’une croix toutes nos séances au lit et je soupçonne l’autre de tout mélanger ou tout effacer. Mes certitudes se font la malle depuis qu’on couche avec ce foutu calendrier.
Parfois je me demande si mes pauvres spermatozoïdes ne se noient avant d’arriver au but vu toute la flotte qu’elle semble avoir en elle. Parfois j’ai envie de remplir une fiole de mon sperme pour qu’elle se l’injecte quand elle veut. Parfois je me demande si j’ai envie d’avoir un môme avec une femme liquide. Parfois j’ai plein d’idées à la con que je garde pour moi.

Quand je retourne dans le salon, elle est en boule sur le canapé, la tête repliée sur ses genoux. Sa blondeur m’émeut encore. Elle a une chevelure d’enfance heureuse, un mélange de miel, de paille, de soleil, de bouton d’or, une matière de soie moirée.
J'essaie de rassembler des lettres dans ma tête pour reprendre contact avec elle, mais tout ce qui me vient à l'idée, c'est que j'aurais dû amener la boîte de kleenex.